J'ai connu un cahier qui aimait raconter des histoires.
C'était un petit cahier ventru et affable, fier de ses lignes violettes.
Je l'avais rencontré peu après ma sortie du magasin, alors que je piaffais d'impatience d'entrer pour de bon dans la vie active. Dès que je m'approchai de sa rutilante page blanche, je me mis à danser. Rien ne pouvait me retenir. Il était doux et accueillant, je me sentis tout de suite à l'aise avec lui. Je caracolais gaiement, le caressant de ma plume alerte, n'hésitant pas à noircir pour revenir, à raturer, griffonner, gratouiller jusque dans les marges, prolyxe de mon encre et mon enthousiasme.

Cependant, comme il était déjà usé aux deux-tiers de ses pages, c'est fort de sa longue expérience, qu'il s'adressa à moi en ces termes :
” Ah, cher sylographe à la plume fougueuse ! Que tu es jeune, beau et fringant.
Et pourtant… la caresse énergique de ta plume sur mes pages me plonge en une profonde mélancolie.”
Ses mots m'intriguèrent tout autant qu'il m'inquiétèrent. Je le pressai aussitôt de mille questions sur l'origine de sa soudaine tristesse.
Il fit d'abord quelques difficultés à me répondre, mais comme il voyait que ma curiosité n'aurait point de cesse tant qu'il n'y aurait répondu, il accéda enfin à regrets à ma demande, non sans m'avoir prévenu que ce qu'il allait me révéler était propre à me désoler, et à me plonger à mon tour dans le tourment et l'inquiétude.

 

“Quand j'étais jeune cahier, commença-t-il, vierge de toute histoire, j'ai connu un stylographe qui te ressemblait.
J'étais son premier cahier, et il était mon premier stylographe, et nous étions faits pour être ensemble, comme le point est fait pour le i et la barre pour le t. Il ne se passait pas une journée sans qu'il ne vint me chatouiller joyeusement de la pointe de sa plume, laissant sur moi les mots les plus doux, les plus élégamment calligraphiés.
J'étais sa source et son lit, il était mon eau et ma sève. Je m'oubliais en lui et il s'oubliait en moi. Quelle bénédiction de s'oublier en autrui !
Notre idylle se prolongea pendant des pages et des pages, et puis un jour, il ne vint plus.
Je ne sus pas tout d'abord pourquoi. Jugez combien j'étais inconsolable ! Un autre stylographe, râpeux et pâlichon, le remplaça du jour au lendemain, mais ne resta pas bien longtemps, tant sa plume bavait au contact de mes larmes. De nombreux stylographes se succédèrent, plus ou moins enjoués, plus ou moins talentueux, mais un seul qui n'égalât ni même n'approchât celui que j'aimais.
Hélas ! J'ai peu à peu compris pourquoi il avait ainsi disparu. Cette compréhension , loin de me consoler, ne fit qu'amplifier ma douleur et mes remords, car elle m'apprit que tout était ma faute. Oui, la cause de sa disparition, c'étaient les caresses qu'il ne manquait pas de me faire chaque matin, c'étaient les histoires qu'il venait chaque jour écrire sur mes pages. Ces histoires que j'aimais tant l'avaient vidé de son encre chaque jour un peu plus, jusqu'à ce qu'au bout de sa plume ne coule plus la moindre goutte. Il fut alors, j'ai tant de peine à vous le dire, jeté aux rebuts comme une chose inutile et vulgaire.”

 

C'est ainsi que me parla le cahier, avec amitié et tendresse, et je vis bien alors comment ses lignes se brouillaient tant son émotion était grande.
Comme il avait eu raison de m'avertir avant d'entamer son récit ! Et que ne l'ai-je écouté alors et fait taire ma funeste curiosité, comme il me le conseillait par amitié pour moi !
En effet, ma jeunesse fut brève, car je je ne fus plus jamais le même après avoir entendu cette histoire. Oh, l'énergie d'écrire de me manquait certes pas, mais l'insouciance, elle, était partie pour jamais.
J'écrivais avec prudence et parcimonie. Cela aura déplu à la main qui me guidait ? Elle m'abandonna bientôt pour un autre, et je dus quitter le vieux cahier sans adieux. Je garde de notre amitié un vif souvenir, et plusieurs histoires merveilleuses que j'eus le bonheur de connaître grâce à lui, et que je vous raconterai si la destinée m'en laisse le temps. Après avoir quitté mon ami, j'ai continué mon activité sur des feuilles volantes, je changeant souvent de main et de support, m'ennuyant infiniment. Pas un mot que j'aie écrit depuis qui ne vaille l'encre que j'y ai abandonné. Liste de courses, formulaires administratifs, chèques, numéros de téléphone, … Je prolonge comme je peux mon existence en évitant, lorsque je le peux, les ratures et les dessins dans les marges - cela n'est pas si facile, on me souffle dessus, on me gigotte, on m'essaie sur la semelle d'un soulier… Moi, je tiens bon. Je retiens mon encre de toute mes forces, j'essaie d'en garder un peu dans l'espoir de connaître à nouveau un jour la joie de tracer une histoire qui le mérite.
Cependant je sens peu à peu mon ventre s'alléger au fur et à mesure qu'il se vide de sa sève, et je sais désormais que les mots bientôt pâliront, et que ce sera ma fin.